Agnès, Pacôme, Baptiste et Jean Jacques........ une année de liberté et de découvertes
Il est six heures du matin, notre pilote est à bord et nous quittons le quai pour effectuer la deuxième partie du canal de Suez. Nous n’avons fait un mille dans la baie d’Ismailia qu’une fumée blanche se met à sortir du moteur bâbord accompagnée de cliquetis anormaux. Les « Lumiel » sont devant nous et je les préviens par VHF que nous faisons demi-tour pour voir de quoi il en retourne. Un peu déçu nous le voyons s’éloigner et ils nous confirment nous attendre à Suez.
Une fois de nouveau à quai notre pilote nous indique qu’il va chercher des mécaniciens pour une expertise du moteur. Pendant ce temps j’appelle mon ami Bruno pour avoir son sentiment sur ce problème. Dans la matinée notre pilote revient accompagné de deux mécaniciens qui commencent à inspecter le moteur. A première description, Bruno pense à un ou plusieurs injecteurs bouchés à cause d’un mauvais gasoil.
Deux puis trois mécaniciens se relayent pour enlever les injecteurs du moteur. Pendant ce temps j’en profite pour vider et nettoyer avec Agnès les deux filtres à gasoil qui sont situés à la sortie du réservoir moteur.
En fin de matinée nous voyons revenir un des mécaniciens qui nous indique avoir nettoyé les trois injecteurs. Son collègue a lui entreprit de nettoyer l’ensemble des filtres du moteur.
Le nettoyage du bateau après leur passage prend autant de temps que le démontage et remontage des injecteurs tant les trois égyptiens ont rempli le bateau de traces de gasoil.
Dans l’après midi, une fois les injecteurs remis en place, nous démarrons le moteur pour des essais.
Une journée de réflexion et d’échange téléphonique avec Stéphane qui est arrivé à Suez, nous persuade de ne pas rester à Ismailia pour envisager une réparation.
Nous décidons donc de faire la descente de la deuxième partie du canal avec le moteur tribord. Le plus dur va être maintenant de persuader les autorités du canal que tout va bien et que nous pouvons descendre sans problème. Pour des raisons de sécurité les responsables de pilotes refusent systématiquement de laisser passer des bateaux ayant des difficultés.
Le soir le chef des pilotes qui a été informé de nos problèmes nous rend visite et nous demande si le bateau est « ok ». Entre temps nous avons persuadé un pilote de partir avec nous dés six heures du matin afin de pouvoir arriver de jour à Suez. Notre vitesse sera forcément réduite car je ne tiens pas à trop solliciter le moteur.
Lorsque le chef des pilotes me parle du problème de moteur, j’élude sa question en indiquant que de toute manière nous utilisons le plus souvent qu’un seul moteur lorsque nous naviguons au moteur, ce qui est un demi-mensonge.
C’est gagné !!!! Nous avons son feu vert pour un départ le lendemain à six heures avec le pilote que nous avons mis dans notre poche.
La qualification de l’Egypte pour la finale de la coupe d’Afrique de football finira de mettre en joie notre pilote qui à la fin du match décide de dormir sur place afin de ne pas nous retarder. Sa passion du football et son état d’euphorie nous assurent de toute son aide pour mener à bien cette deuxième partie de passage du canal.
Il est six heures précise lorsque nous quittons sur un seul moteur la marina. A allure volontairement réduite nous entamons notre descente vers Suez, Nasseer notre pilote est bien conscient de notre problème moteur et il accepte sans rechigner le fait que nous allons arriver très tard à Suez. La plupart des pilotes font en sorte de forcer l’allure afin de pouvoir rentrer chez eux au plus vite, ils insistent lourdement sur la vitesse minimale à respecter et je ne suis pas loin de penser que le résultat du match d’hier soir a mis Nasseer dans un état second, béni soit Allah qui a bien sur influé sur le résultat du match.
De nombreux militaires gardent le canal et la veille un très important transport de troupe et de matériel aura bloqué pendant un moment « Lumiel » qui regardera passer sur les pontons flottants, une partie de l’armée Egyptienne. Les chars et les canots rapides sont encore au bord des rives lorsque nous arrivons sur la zone de traversée et c’est sous cette haie d’honneur que nous continuons notre route.
L’occasion est trop belle, Agnès décide d’installer son matériel dans cet environnement insolite. Tour à tour nous avons avoir la chance d’être les seuls et uniques clients de ce salon de coiffure itinérant et pouvoir profiter d’une coupe gratuite en plein milieu du lac Amer sous le regard amusé de notre pilote qui a bien failli se laisser tenter.
Avec notre « AIS » (système permettant d’identifier, connaître la position et la route des navires marchands dans un rayon de plus de 20 mille nautiques) nous voyons que le convoi des bateaux descendant qui marche au double de notre vitesse nous rattrape et nous ne tarderons pas voir passer ce défilé impressionnant.
Lorsque nous sortons du grand lac un fort courrant contraire réduit notre vitesse par moment à moins de deux nœuds. Leur record est atteint au plus fort du courrant lorsque ma vitesse réelle sur le fond, enregistrée par le GPS, indique 1,1 nœuds. A cette allure nous arriverons à Suez dans trois jours !!!
Heureusement ces courants vont être contrariés par l’arrivée des mastodontes. Bénédiction que ce convoi ou chaque navire va lever une vague d’étrave assez puissante pour inverser le courant. Comme les navires se suivent à distance très rapprochée, nous sommes assurés de leur aide involontaire pour un bon moment.
Nasser adore piloter notre bateau et je n’ai surtout pas envie de le priver de ce plaisir. Il essaye à chaque passage de tanker de récupérer la vague d’étrave, puis ce qui est absolument extraordinaire de « surfer » (le mot quelque peu exagéré, mais s’appuyer sur une vague lorsqu’un courant de presque trois nœuds vous ralenti, est un plaisir qu’il ne faut pas bouder) sur les vagues qui se forment par ricochet en repartant de la rive. C’est bien la première fois que j’ai l’occasion de naviguer avec des vagues qui vous arrivent par les deux cotés.
Ce manège répété à intervalle régulier nous permet de conserver une moyenne de 4,5 nœuds qui sera tout juste suffisante pour nous permettre d’arriver à Suez avant la nuit.
Kito et Franco (notre copain Italien rencontré à Port Saïd) nous avaient prévenu, le personnage est incontournable sur Suez et il doit concourir pour le titre de Monsieur Inchalah.
Il a été prévenu par Stéphane de nos ennuis moteur et dans sa tête la pompe à dollars à du commencer flairer la bonne affaire. Aussi collant qu’une babouche remplie de miel, aussi, il se met en quête de nous expliquer qu’il peut s’occuper de tout, solutionner nos problèmes pour pas cher (cela on en est encore moins certain), nous trouver un mécano (le meilleur de la planète cela va de soi), du gasoil ( cinq fois plus cher qu’à Ismailia), de la nourriture, une laverie (avec la mère Denis en personne), brefs tout ce qui peut générer un bakchich ou une surfacturation. Je suis certain qu’il pourrait en cinq minutes nous remplir le bateau de danseuses du ventre. Mister Kalkar est une sorte de personnage hybride comme il en existait à l’époque des pharaons, mixant l’appétit féroce du chacal sacré aux traits de caractères des deux « j’ai la solution qu’il vous faut » :Bernard Tapie et Julien Courbet.
Nous ne savons pas encore si c’est une coutume locale ou un toc bien prononcé de notre nouveau pot de colle, mais notre fameux Kalkar qui nous déverse du « Inchalah » entre chaque respiration avec la régularité d’un asperseur de jardin.
Après quelques minutes de monologue, plus aucun doute, c’est bien sa ponctuation personnalisée. Avec tous ces recours à Dieu, on devine déjà que cela ne va pas faire avancer le schimlblic et qu’il va mieux falloir chercher sous d’autres cieux la solution à nos problèmes.
Pauvre Kalkar la déception va être grande quand nous allons lui annoncer que notre linge a été lavé à la marina d’Ismailia, que nous avons fait le plein pour sept centimes d’euros le litre de gasoil (heureux Egyptiens qui peuvent polluer leur capitale à moindre frais), et que nous partons demain matin à six heures pour rejoindre au plus vite la marina d’Hurghada.
Pour faire passer la pilule, nous accepterons même de nous faire escroquer avec un sourire moqueur et complice sur le taux de change, lorsque le responsable des appontements nous indiquera que si nous payons en pounds égyptiennes, le tarif est plus cher qu’en dollars et cela à cause d’un taux de change défavorable. Ils nous prennent vraiment pour des imbéciles, comment peuvent ils un instant imaginer que nous allons croire leurs balivernes aussi grosses que leurs bouteilles de gaz. (Stéphane va payer sa recharge de gaz 100 pounds alors que le tarif vérifié plus tard à Hurghada est de 20 pounds !!! Alors rien que pour lui gâcher sa soirée, j’ai sorti de ma poche mes vieux billets locaux en lieu et place de nos dollars flambants neufs.